Petite histoire en patois de Bourgvilain

Cette petite histoire rapportée par Emile Violet dans les annales d’Igé (1937, tome II, pages 160 à 162) donne une idée de l’état du patois de Bourgvilain ("Brevllin" dans le texte) dans la première moitié du 20ème siècle.

Ce parler se situe aux confins du "Pays du Tseu" : on y trouve les articulations TS et DZ du Charolais-Brionnais, mais aussi quelques traces un peu plus marquées du francoprovençal comme par exemple la forme hésitante de l’article indéfini masculin singulier qui alterne entre "un" et "on". On trouve une hésitation similaire entre les sons "an" et "on" pour "lendemain" : "lendemein" et "londemein".

On peut noter également la coexistence de deux formes de l'auxiliaire être à l'imparfait: "étot", qui est une forme bourguignonne, et "ère" qui est une caractéristique des parlers francoprovençaux.

Pour le reste, l'état de ce patois dans les années 30 n'est pas très différent des parlers actuels.

Quant à la graphie, l’accent grave sur le "a" précédant "y" dans "làyer" (lier) indique la prononciation "la-yer" (nos amis linguistes apprécieront sûrement.)

Curieusement, Emile Violet mettait deux s à TS, ce qui donne, par exemple "pèrtssat".

Le TS (avec deux s) est présent dans tous les mots qui le réclament à une exception près: le mot "chemise" qui est écrit "çemise".

Dans son introduction sur la graphie et la prononciation Emile Violet explique que le son noté "ç" représente un son "s" prononcé "sur la pointe de la langue", donc peut-être un son intermédiaire entre /s/ et le "th" dur de l'anglais, ou encore un son proche de celui qu'on entend dans l'espagnol "Ascención"?

Pourquoi ce mot a-t-il échappé à la "règle" qui veut qu'au CH français corresponde habituellement un TS? Peut-être parce que le mot "chemise" était perçu comme un mot français plus que comme un mot patois, si bien qu'on le prononçait de manière approximative?

Le double "l" indique la prononciation d'un "l" mouillé dans le mot "rempllyi" (rempli.)

Enfin, l'utilisation d'un caractère beaucoup plus petit pour représenter un son vocalique, comme c'est le cas pour le "è" dans le mot "pèrtssat" signale le fait que cette voyelle est très atténuée et à peine perceptible à l'oreille.

Comme cette transcription du parler de Bourgvilain nous le rappelle, la graphie d'une langue purement orale représente un défi pour tous ceux qui s'aventurent à l'écrire. Emile Violet, bien avant les actuels "académiciens du Tseu", a dû transiger entre phonétique et lisibilité, avec un résultat qui pourra peut-être paraître discutable à certains, mais qu'importe puisque ce texte est néanmoins parfaitement lisible . Ne désespérons pas : l'orthographe du français a mis un certain temps avant de se stabiliser. Qui plus est, la réforme de l'orthographe de notre langue nationale n'est-elle pas toujours d'actualité?...

Patois de Bourgvilain