Histoires réelles

Histoires authentiques

Par le père Sauteur, ancien Curé de Bourgvilain (jusqu’en 62)

Il s'agit d'une de mes paroissiennes de jadis, appelons-la : Marie-la-Fierté. Elle vivait seule dans une maison isolée presque au sommet de la montagne; il n'y avait pas de maison plus haut, et il ne passait pas souvent quelqu'un dans le chemin caillouteux qui conduisait là, même pas le facteur, car elle ne recevait pas de journal, n'avait pas de radio, ( encore moins de télévision) et pas d'électricité (ses parents n'avaient pas voulu l'installation électrique, prétendant que ça attirait la foudre.

 Elle était fille unique. Autour de ses vingt ans, elle avait eu une demande en mariage intéressante, mais ses parents s'y étaient opposés. Pourquoi ? Je ne sais pas au juste. Peut-être question d'argent ou peut-être, probablement même, ses parents craignaient dans leurs vieux jours de rester seuls en leur vieille maison, parce que le candidat - gendre ne voulait pas venir s'installer sur leur montagne, dans une maison trop petite, une propriété trop petite, etc.

 La pauvre Marie est donc restée vieille fille! ..

Et quand ses parents sont morts, vers les années 50-53, elle se trouva seule, isolée de tout, à la merci des bandits ou des voleurs éventuels, avec quelques vaches, quelques moutons, quelques chèvres, des poules et des lapins.

 Inspirée par la mentalité de ses parents, elle voulut se tirer d'affaire toute seule, isolée de tout, sans rien demander à personne, et sans rien devoir à personne.

 Les habitants du hameau le plus proche - dont un cousin à elle - avaient pitié de sa situation. Ils ont essayé de la persuader de venir habiter une maison disponible dans ce hameau, pour éviter une solitude déprimante; de là, elle pourrait remonter chaque jour dans sa maison pour soigner ses bêtes et entretenir son domaine. Elle n'a pas voulu!.. Moi - même je l'ai encouragée à adopter cette solution : Peine perdue!...Je lui ai offert de venir chez moi pour tenir ma cure et cultiver mon grand jardin, travail qui lui aurait convenu. (Je n'avais pas de gouvernante à cette époque). Pour cela, il lui aurait fallu vendre ses bêtes et louer ses prés et ses terres. Elle m'a répondu : " mes parents m'ont dit de ne jamais quitter cette maison : J'y resterai jusqu'au bout!"... Une personne charitable du bourg, qui avait l'habitude de recevoir chez elle des personnes en difficulté, lui a offert de la prendre chez elle : elle n'a pas voulu !

 Sa maison ! Quelle maison!...Maison mal tenue, car avec ses bêtes et son travail à l'extérieur, la Marie n'avait guère de temps de la tenir propre. Et surtout maison délabrée. A l'intérieur de la cuisine, un mur faisait une grosse bosse saillante, à un mètre de hauteur, et la Marie avait installé une poutre contre cette bosse pour empêcher le mur de s'écrouler. Vers l'année 60, un gros pan de mur s'est écroulé devant une partie du bâtiment qui servait d'écurie pour les chèvres ou les moutons. La porte de grange était raccommodée, et fermée avec des bouts de ficelle. Et la Marie n'a jamais voulu appeler un ouvrier pour réparer quoi que ce soit. La toiture avait des gouttières : la Marie montait elle-même sur le toit, de temps en temps, pour arranger quelques tuiles. La cheminée était mauvaise, le poêle cuisinière était rouillé et percé sur les flancs ; Les tuyaux de poêle étaient percés de grands trous. Je lui ai dit, un jour de visite : « ça fume chez vous ». Dès que vous allumez le feu, votre cuisine est toute enfumée !...Permettez-moi, au moins, d'aller vous acheter des tuyaux neufs pour remplacer ceux-ci. " Elle a refusé catégoriquement.

L'hiver 56 a été très rude : il a gelé fort pendant un bon mois et demi, sinon deux mois, je me demandais parfois si la pauvre Marie n'allait pas geler dans sa maison. La rencontrant au printemps, je lui dis : "Comment avez-vous fait pour vous réchauffer pendant cet hiver si rude? Quand vous faites le feu chez vous, vous êtes obligé de laisser la porte ouverte ou de sortir pour respirer, à cause de la fumée !"Elle m'a répondu : " je courais dans la montagne pour me réchauffer !"

Dans sa cuisinière percée, aux tuyaux troués, elle brûlait des branches coupées dans les haies ou du bois mort ramassé dans les bois qui lui appartenaient. Elle aurait pu demander à des hommes du hameau de lui couper quelques arbres dans son coin de forêt, et de lui faire du gros bois qu'elle aurait mis à l'abri pour qu'il soit bien sec. Elle n'a jamais voulu.

 Elle aurait pu leur demander de labourer ses terres. Eh bien non ! Elle les laissait en friches, sauf une qu'elle bêchait elle-même à la main. Elle y semait du grain, et au temps de la moisson, elle fauchait elle-même son blé, à la faucille ou à la faux. Et puis au lieu de le faire battre à la machine, elle le battait elle-même dans son baquet à lessive : prenant une poignée de blé, elle frappait sur sa planche à laver le linge, et le grain tombait dans le baquet.

 La planche à laver et le baquet à lessive c'était sa machine à battre le blé !

 Ses vaches ne faisaient pas de veaux, car elle ne les menait pas au taureau, et par conséquent elles n'avaient plus de lait. Un jour je lui dis : "pourquoi gardez-vous ces vaches qui ne vous rapportent rien sinon du travail inutile?" Elle ne répondit pas. Alors j'ajoute : "Est-ce uniquement en souvenir du temps de vos parents ? " Elle me répondit que oui !

 Quant aux chèvres, il parait qu'elles allaient toutes seules au bouc, et qu'elles avaient des cabris et du lait !

 Un jour, quelqu'un a vu la Marie dans un pré à coté d'une vache crevée, elle creusait un trou, puis, avec des pieux, elle poussait la vache dans le trou et la recouvrait de terre. C'est ainsi que ses quelques vaches ont fini au fil des ans. Et les moutons ? Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. (Je ne suis plus curé de cette paroisse depuis 1962 et je ne suis plus retourné là-haut.

 Un jour qu'elle était descendue au bourg, une dame du pays l'invite à venir chez elle, prendre une tasse de café et bavarder un peu, pour rompre sa solitude et lui témoigner un peu d'amitié. La Marie refuse .Comme j'avais vu la scène, je lui demande après coup : "pourquoi avoir refusé? C'était offert de bon cœur et dans une bonne intention" Elle me répond : "je ne peux pas accepter une invitation de ce genre parce que je ne peux pas la rendre en invitant à mon tour cette dame dans ma pauvre maison là-haut sur la montagne."

Conclusion : la Marie vivait en sauvage, sans fréquentation amicale, sans journal, sans radio, sans électricité etc. .Comme relation avec le monde, elle descendait au bourg une fois par semaine, pour vendre quelques oeufs, quelques fromages de chèvres, et acheter l'indispensable à l'épicerie, à la boucherie, et c'est tout.

 Dans les premières années de sa solitude, elle a eu une grosse crise de fatigue, de dépression nerveuse, de désespérance qui faisait pitié. Plusieurs fois, elle m'a dit d'un ton lamentable : "Je suis-t-y malheureuse, je suis-t-y malheureuse"

 Je lui répondais : "acceptez donc l'idée de quitter cette maison, qui va bientôt tomber en ruines, et de vous installer ailleurs. Elle m'a répondu : « jamais, je resterai dans la maison de mes parents et de leurs biens. »

 A la longue, elle s'est habituée à cette situation de solitude sauvage et s'est remise plus ou moins de cette crise de dépression, mais sans vouloir jamais changer de vie. Cette vie de solitaire sauvage a duré près de 90 ans.

 Lorsqu'elle a eu 65 ans, le maire de l’époque, Jean Lefort, voulut faire des démarches pour lui obtenir une pension de vieillesse. Elle a d'abord refusé énergiquement, ne voulant pas vivre de charité. (Quelles ressources lui restait-il à ce moment ? Je ne sais) Il a fallu toute la diplomatie persuasive du maire pour lui expliquer - et lui faire admettre - que ce n'était pas une charité, mais un droit. Que tout le monde recevait une pension de retraite ! Elle a fini par accepter après une résistance entêtée.

 Un jour, quelqu'un s'est aperçu que sa toiture s'était effondrée juste au-dessus de son unique chambre. On est allé voir. La toiture effondrée avait crevé le plafond de la chambre, qui était pleine de gravats jusque sur son lit ; et naturellement il y pleuvait !...Alors d'autorité quelques hommes sont allés la déménager pour l'emmener dans une maison du bourg mise à sa disposition. Elle a protesté encore, mais finalement s'est laissé faire. D'autant plus que ses forces déclinaient, le cœur étant fatigué, usé ; on avait remarqué depuis peu qu'elle peinait à monter le chemin qui conduisait à sa maison. On l'a donc installée au bourg, pas pour longtemps : Elle est morte 3 jours après !..

C'était à la fin de l'année 1962.

 

Ceux qui l'ont connue, reconnaîtront l'histoire de la Marie Durousset.